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Le trou d’un coup, un mystère insoluble?

Par Mike Dojc

L’automne dernier, après avoir joué au moins 800 parties de golf dans ma vie, j’ai vu pour la première fois un trou d’un coup. Au terme de sa parabole impeccable, la balle est tombée 10 pieds devant le trou et s’est mise à rouler droit sur le drapeau.

Dan Poppers, l’auteur de l’exploit, rouspétait au départ parce qu’il avait trouvé un fer 7 pour dames dans le sac de bâtons qu’il venait de louer au club Bear Trace de Cumberland Mountain, un superbe parcours signé Nicklaus, à l’ouest de Knoxville, au Tennessee. Au 14e trou, il s’est enfin décidé à utiliser ce fer, malgré tout, et grand bien lui en prit. Il ne s’attendait toutefois pas à un tel résultat et regardait ailleurs quand sa balle est tombée au fond de la coupe.

Poppers croyait que son arc-en-ciel vers le drapeau s’arrêterait à un ou deux pieds du trou. Il était donc penché vers le sol, en train de ramasser son tee, quand il nous a entendus hurler, Rick, Eric et moi. Nous l’avons félicité et, imperturbable, il est retourné à la voiturette pour inscrire 1 sur sa carte de pointage. Il ne montrait aucune émotion, mais c’était la première fois, à 69 ans, que ce mordu de golf claquait un as. Personne n’était dupe de son flegme.

Au pavillon, après la partie, on lui a offert un drapeau de Bear Trace et nous l’avons tous autographié avec un petit mot célébrant l’occasion. Ce n’est qu’à ce moment-là que Poppers a vraiment mesuré l’immensité de la chose. Ne pouvant plus se contenir, il a appelé ses enfants tour à tour pour leur raconter en détail son glorieux trou d’un coup.

Deux semaines plus tôt, lors du tournoi The Barclays au Plainfield Country Club, Brian Harman avait calé sa balle au 3e trou à partir du tertre, à 183 verges de là. Onze trous plus loin, il épatait de nouveau la galerie en réussissant l’impossible, plaçant sa balle au fond de la coupe de quatre pouces et quart de diamètre à une distance de 218 verges.

C’est comme apercevoir un fou à pieds bleus (Sula nebouxii) dans l’hémisphère nord ou enfiler un panier de basket à partir de la ligne de fond opposée : le trou d’un coup est l’équivalent golfique du gros lot à la loterie, et le fait qu’un golfeur en fasse deux dans une même partie est presque inimaginable. C’était la troisième fois seulement dans son histoire que le PGA TOUR enregistrait un tel exploit stupéfiant.

Si la tradition veut que le golfeur paie la tournée au bar du pavillon, les précédents sont rares, en matière de doublé. Harman a donc dû défoncer son budget pour régaler de 300 bières et d’une bouteille de Crown Royal la foule des médias. Il avouait le lendemain au Dan Patrick Show : « Je ne souhaiterais pas une telle facture de bar à mon pire ennemi. »

Les chances de faire comme Harman et de réussir deux as en une partie sont quasiment nulles. Le magazine Golf Digest en a déjà calculé les probabilités à une sur 67 millions, cinq fois moins que les chances de gagner le gros lot à la 6/49!

Et pourtant, c’est arrivé à Claude Fraser le 18 juillet dernier, lors d’une partie amicale à quatre, au Club de golf L’Émeraude de Drummondville.

« Dans le trou!!! »

Afin de comprendre cette étrange rencontre de la magie, de la raison et du hasard des verts favorables au roulement de la balle, conjoncture qui permet à l’as de se matérialiser, j’ai consulté une firme d’experts en calcul actuariel des chances au golf.

EPA Ultimate Concepts, une entreprise de Calgary qui se spécialise dans l’indemnisation des prix, assure chaque année des milliers de concours de trou d’un coup, allant du défi à 2 000$ jusqu’au gros lot d’un million de dollars qui change une vie.

« Selon nos calculs, les probabilités qu’un golfeur moyen joue un as en tournoi masculin [sur un trou de 150 verges] sont de 1 sur 15 000 », explique Alan Vinet, directeur général d’EPA.

Dans une ligue où les golfeurs jouent régulièrement le même parcours, les chances s’améliorent, atteignant environ 1 sur 10 000.

La bonne étoile

En fin de compte, il suffit simplement d’être très chanceux, et ce facteur prend souvent le pas sur l’habileté. « J’analyse tous les trous d’un coup qui se produisent, car en plus de vendre des assurances, j’enquête sur les réclamations, et les handicaps des golfeurs chanceux varient considérablement », rapporte Vinet.

Après avoir examiné autant d’occurrences, Vinet ne s’étonne plus de rien : la balle a rebondi sur un arbre pour tomber dans la coupe; elle a ricoché sur l’eau avant de frapper une roche pour aller rouler jusqu’au trou… Mais parfois, le coup frôle l’impossible, comme ce fut le cas pour ce gagnant de 100 000$ arrivé à la dernière minute, les chaussures à peine lacées, pour un tournoi à départs simultanés.

Le vent soufflait en rafales de 60 km/h et le trou était bordé par une clôture hors limite. Il a frappé sa balle avec un bois no 4, un bâton peu commun, et sa balle filait vers la zone hors jeu quand le vent l’a repoussée sur le vert où elle a roulé une trentaine de verges avant de toucher le drapeau.

Fort de deux décennies d’expérience en assurance de trous d’un coup, EPA connaît quelques rares parcours éloignés des grands circuits où l’on a de meilleures chances de réussir l’exploit. J’ai beau insister, Vinet refuse de me les révéler.

« Il y en a un dans l’Est, et un autre dans l’Ouest », se contente-t-il de dire.

Déjouer le sort

« Tout ce que je sais de plausible à propos des golfeurs qui ont réussi davantage de trous d’un coup que la moyenne, c’est qu’ils frappent la balle avec un crochet », explique Stephen Johnston, partenaire fondateur de Global Golf Advisors, un cabinet conseil œuvrant auprès des parcours publics, des clubs privés, des promoteurs immobiliers et des villégiatures, et qui a repris la pratique golfique de KPMG.

Johnston parle d’expérience : en plus d’être une sommité en analyse opérationnelle et solutions d’affaires pour l’industrie du golf, il est le Roi des as au Canada, avec un total faramineux de 51 trous d’un coup attestés à son nom.

Johnston a lancé son train d’as à 12 ans, quand il commençait à s’orienter sur les parcours et jouait des cartes à peine sous les 100. Cela s’est passé au 12e trou du Whitevale Golf Club, où le tertre de départ blanc est à 145 verges du drapeau, avec survol du ruisseau Duffin et fosse de sable devant le vert. Il jouait avec son père et deux amis de celui-ci. L’épisode est reste gravé dans sa mémoire.

« Pour moi, la balle était juste tombée dans le trou, raconte-t-il. Je ne jouais pas souvent et je ne mesurais pas la vraie signification de ce coup. Papa et ses amis étaient plus excités que moi. »

Le secret de ses prouesses, Johnston l’attribue au crochet mentionné plus haut et au tee bien enfoncé, où la balle touche presque le sol pour les normales 3. Il faut très bien viser, évidemment, mais le Roi des as tient aussi compte du roulement du vert avant de choisir sa cible d’atterrissage.

« Quand j’étais plus jeune, je visais le drapeau, tout simplement, explique-t-il. Plus tard, voyant que mes balles roulaient toujours après être tombées sur le vert, je me suis concentré sur la direction du roulement. Dois-je viser à gauche ou à droite de la coupe? »

Aussi simple que ça.

 

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